On prête aux différents noirs des caractéristiques farfelues.

Le peintre Anders Zorn utilisait principalement une palette faite de quatre pigments : le noir d’ivoire, le vermillon, l’ocre jaune et le blanc de titane. Zorn se passait donc de bleu. Il obtenait un ersatz de bleu en diluant son noir d’ivoire dans le blanc de titane. Ainsi, ce même noir mélangé à l’ocre jaune lui donnait un semblant de vert.

À mon avis, les teintes obtenues de cette manière ne sont pas réellement bleues, ni réellement vertes. Ce sont des gris, à peine chromatiques, qui lorsqu’on leur juxtapose telle ou telle couleur, ou lorsqu’on les place dans tel ou tel contexte, évoquent à l’esprit du spectateur le bleu, ou le vert.

Si la palette Zorn semble redoutablement efficace pour peindre le portrait ou la figure humaine en se gardant de couleurs trop vives, les principes que je viens d’exposer ont fait dire à certains auteurs que le Noir d’Ivoire tirait vers le bleu. Ils l’opposent en ceci au Noir de Mars, qui tirerait vers le rouge. L’un de ces pigments serait froid, l’autre serait chaud.

Or, les tests que j’ai pu faire pour vérifier cette hypothèse se révèlent tous peu concluants. Je ne distingue aucune différences de température entre les deux noirs, même lorsque je les dégrade avec du blanc de titane. Ils semblent tous les deux parfaitement neutres, c’est-à-dire : achromatiques.

Il doit pourtant y avoir une raison justifiant l’existence de ces deux pigments. S’ils étaient semblables en tout point, les fabricants de couleurs n’auraient aucun intérêt à fabriquer deux noirs différents. Commencent alors mes recherches pour déterminer ce qui différencie réellement le Noir d’Ivoire du Noir de Mars.

J’ai entendu un ami de César C. dire que l’un de ces noirs était plus huileux que l’autre, ou plus précisément, qu’il rejetait plus d’huile. S’il rejette plus d’huile, cela signifie en d’autres termes qu’il en absorbe moins. J’ai donc fait l’expérience de placer une pointe de Noir d’Ivoire et une pointe de Noir de Mars sur un morceau de papier absorbant. Il en résulte effectivement que le l’auréole d’huile crée autour du Noir d’Ivoire est plus large que celle crée autour du Noir de Mars.

J’en déduis que le Noir de Mars en poudre absorbe davantage de l’huile qu’on lui adjoint pour le transformer en peinture, ce qui lui confère en définitive un aspect plus sec. Le Noir d’Ivoire en poudre, moins absorbant, donne une pâte plus liquide, pleine d’huile non assimilée.

J’ai trouvé ces chiffres, fournis par les fabricants, qui semblent corroborer mes observations. Ils sont exprimés selon la formule Xg d’huile / 100g de pigment en poudre après adjonction de 100g d’huile. En somme, plus le chiffre est petit, moins il reste d’huile, plus le pigment est absorbant.

Taux d’absorption de l’huile par le Noir de Mars : 15g/100g.

Taux d’absorption de l’huile par le Noir d’Ivoire : 50g/100g.

Quelles conclusions peut-on en tirer ?

Contenant plus d’huile non assimilée, le Noir d’Ivoire est hypothétiquement plus à même de causer des accidents de siccativisation, surtout s’il est employé dans les couches inférieures de la peinture.

Il serait donc sensé d’utiliser le Noir d’Ivoire pour les glacis et le Noir de Mars, plus absorbant et plus robuste, pour les couches primitives.

Le Noir de Mars devrait être plus couvrant, et le Noir d’Ivoire plus facile à tirer. Je dois vérifier ce dernier point par l’expérience.

Lesquelles conclusions ne semblent pas incompatibles avec les observations de Xavier de Langlais dans son ouvrage de référence, La technique de la peinture à l’huile, où il décrit le Noir d’Ivoire comme manquant grandement de siccativité et le Noir de Mars comme très solide et très siccatif. (P. 303.)

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